2. juil., 2019

Sebastien Castella et la grandeur des sobreros, par Jean François Nevière

 

 

Lors des corridas espagnoles dites formelles, le nombre de toros combattus est généralement de six.

Il est très rare en Espagne ou en France que les taureaux de remplacement soient utilisés sauf en cas de défaillance notoire de tel ou tel autre animal.

En revanche, au Mexique, quand la corrida, c’est-à-dire les six toros n’ont pas parmi à tel ou tel des matadors engagés de briller un tant soit peu avec leurs adversaires initiaux, il arrive que le torero se sentant désavantagé par le tirage au sort, demande à la présidence l’entrée d’un des toros de réserve, dit  « sobrero », et l’offre ainsi au public, en en payant le coût sur ses propres deniers.

C’est donc une pratique relativement fréquente au Mexique et il m’est ainsi arrivé, à Mexico dans la plus grande arène du monde de voir sortir, après une corrida décevante de 6 toros les trois toros de remplacement offerts par les trois toreros déçus de leurs adversaires, la soirée se transformant plus ou moins en triomphe, une heure et demi après l’heure prévue pour l’issue de la corrida.

Ce ne fut pas le cas l’autre dimanche à Istres pour la première corrida mexicaine, dite « charra », avec trois matadors de premier plan : El Juli, Sebastien Castella (je persiste à lui donner son nom français) et Luis David Adame.

Un espagnol, un français et un mexicain. L’espagnol et le français étant , faut- il le rappeler des figuras de premier plan au Mexique.

 

Le lot de toros était de Victoriano del Rio, bien fait, raisonnablement armé, avec plus de carrosserie que de moteur mais on sut très vite que les matadors étaient venus pour mettre en valeur hommes et bêtes.

Le plus vieux dans l’alternative, Julian Lopez el Juli dont le public français se lasse de sa manière de tuer désormais avec ce saut de côté au moment de l’estocade (le « julipié ») entama avec sérieux et un métier incontestable le premier toro. Juli la science tira le maximum de ce cornu et l’estoqua  moins malhonnêtement qu’on n’aurait pu le craindre, à la vitesse grand V et avec une rage de jeune homme.

Deux oreilles.

A son second taureau Julian retrouva son mauvais penchant et tua vilainement… ce qui ne l’empêcha pas d’obtenir l’oreille d’un public bien disposé…

Une oreille.

Passant en second, Sébastien Castella obtint une belle ovation pour son premier dont il n’y avait pas grand-chose à tirer, et encore moins à son second où le silence fut le seul commentaire possible pour un toro qui ne montra ni caste ni bravoure.

Vint donc le tour de Luis David Adame.

Avec hargne et un courage indéniable le torero d’Aguascalientes montra au public français les facettes de sa mexicanité à la cape, força ses deux toros à entrer dans sa muleta, fit la démonstration réconfortante de sa grande forme et d’une volonté de triompher qui gagna le cœur du public.

Deux oreilles et une oreille.

 

Ainsi donc les choses allaient- elles en rester là ?

Dans une corrida « espagnole » sans doute.

Dans une corrida « mexicaine, charra » le matador déçu par ses toros peut demander au président, avant la fin de la faena précédente, d’accepter qu’il offre un toro de réserve.

Ce qui fut fait.

Revoyez le scénario : jusque là les deux matadors Juli et Luis David ont coupé l’un et l’autre trois oreilles et vont donc sortir à hombros, en triomphe, tandis que Sébastien Castella est assuré de sortir à pied, penaud et déçu.

Sa demande une fois acceptée par le président, son but ne peut donc qu’être de rejoindre ses compagnons dans une sortie en triomphe qui ne peut se présenter qu’ainsi : Il doit couper au moins deux oreille à ce seul adversaire, ou pour les dépasser , il peut encore couper les oreilles et la queue, ou obtenir  l’indulto pour ce septième  toro.

 

J’étais au callejon à deux mètres à peine de Sébastien Castella quand le septième toro est entré.

Le matador depuis un moment était totalement concentré, mutique, il n’a dit que deux mots à Rafael Viotti son banderillero.

Je ne vous ferai pas le récit de cette faena d’un torero totalement introverti et prêt à tout pour un triomphe majeur.

Le toro fut remarquable, le torero en fit un grand toro, peu piqué certes mais un si grand toro qu’à la fin de la faena des cris d’« indulto » partirent du couloir.

Impassible et comme toujours voulant asséner la preuve de sa volonté de courir tous les risques, Sébastien Castella ne chercha pas le moins du monde  à échapper à son devoir de « matador », il prit l’épée, se plaça calmement et d’une estocade impeccable envoya le toro ad patres.

L’arène se couvrit de blanc et de clameurs, quel président aurait donc pu résister à autant de joie et de reconnaissance pour cette faena ?

La question est la suivante : comment se fait-il que, assez souvent, les toros sobreros lorsqu’ils sortent, alors qu’ils ont été écartés au moment du tirage au sort du matin, démontrent leurs qualités.

Les trop gros, les trop armés, les mal foutus, les antipathiques sont souvent de bons toros, avec un fond de caste, une noblesse insoupçonnable.

J’ai des souvenirs, à Leon au Mexique, à Aguascalientes, à Mexico, de sobreros refusés par les équipes des toreros qui se sont révélés fantastiques lorsque, de sobreros ils sont devenus tout à coup, et par quelle grâce particulière, quel coup du sort ? « Le » toro de la soirée.

Souvenir précisément d’un sobrero offert à Mexico par Sébastien Castella  et qui se montrait si bon si plein de classe et de noblesse que toute l’arène , quasi pleine ce soir- là (quarante-cinq mille spectateurs), se mit à hurler, « torero torero ! Indulto ! Indulto » !

A ces instants d’intensité émotionnelle formidable n’importe quelle figura aurait joué le jeu et poussé le toro dans ses derniers retranchements, en faisant de lui un jouet allant et venant dans les pieds ou autour du matador, pour le raccompagner tranquille vers le toril.

Sébastien Castella, ce jour-là encore voulut aller au bout de son contrat, être matador et non profiter de l’indulgence d’un public qui lui aurait ainsi évité le risque d’une estocade ratée.

Il tua net.

Sortirent du palco les deux oreilles et la queue.

Ajoutons que ce jour-là le maestro avait été sérieusement blessé deux toros avant, scrotum et sexe déchirés par un coup de corne.

Voilà aussi pourquoi je me pose deux questions: les sobreros cachent-ils si bien leur jeu que les équipes des toreros ne savent pas voir les trésors qu’il recèlent ?

Enfin pourquoi y a-t-il encore des gens pour donner des sobriquets à ce matador …

L’homme qui, vêtu de lumière la veille de Noël à Cali a eu le poumon transpercé, a tué cependant son toro et a gagné debout le bord de la piste avant de s’effondrer mérite-t-il qu’on l’appelle le Chérubin de Béziers ?

Ou alors s’agit-il plutôt de la part de notre ami aficionado qui utilise ce surnom d’un véritable hommage rendu à celui qui   est le torero archange par excellence : dominateur, lointain, comme descendu du ciel. Archange, oui ! pas chérubin.

Photo : Toril TV 

Jean François Nevière.