1. oct., 2017

L’importance des sentiments, Par Jean François Nevière

 

On croit toujours que dans le monde des impresarios, seul domine l’intérêt financier. L’homme d’affaire restant l’homme d’affaire. Il arrive que les choses soient différentes et en particulier dans le monde des toros où les enjeux sont faits d’argent certes, mais qu’ils soient pétris d’une humanité tout à fait particulière. Souvent le matador, aidé et découvert à ses débuts de novillero par un de ses anciens modèles finit par prendre son envol solitaire ou à passer dans de nouvelles mains pour guider sa carrière. Il se peut aussi que l’attachement de l’élève pour le maître, du mentor pour son pupille soient si grands qu’ils n’arrivent pas à séparer leurs destins.

On apprend ainsi fréquemment que, selon la formule d’usage "untel et un tel se soient quittés d’un commun accord et de manière amicale"… Bref tous les sous- entendus sont alors permis. En voilà un, assez évident pour qu’on puisse le traduire ainsi. De la part de l’apoderado d’abord… « Mon cher Manuel j’ai beaucoup investi sur toi et malheureusement malgré mes investissements et les contrats que mon entregent t’ont fournis, tu n’as pas remporté les triomphes attendus et par conséquent tu m’as déjà couté trop cher pour que je puisse espérer un jour rentrer dans mes frais… »

De la part du matador ensuite : « Mon cher Antonio, depuis des années je torée avec art et m’entraîne sans faiblir pour démontrer mes qualités que je sais énormes; malgré cela tu ne m’as pas fait toréer dans les places qui auraient fait décoller ma carrière et m’auraient permis de trouver gloire et argent comme je pense les mériter, et, par conséquent je te quitte pour quelqu’un qui m’ouvrira les portes que tu n’as pas su m’ouvrir… »

Tout cela bien entendu en toute amitié.

Et il y a les attachements indéfectibles, au-delà des difficultés momentanées.

Un matador de premier plan vient d’en donner l’exemple frappant dans les arènes de Madrid hier 30 septembre 2017.

Miguel Angel Perera, le grand torero extremeño a dédié à son apoderado le grand matador lui-même Fernando Cepeda, sa cinquième Puerta Grande des arènes de Las Ventas.

Fidélité et amitié au-delà du fric, Cepeda malade voulait attendre la fin de la saison de son torero pour se faire opérer. Il l’a fait, et était présent dans le callejon madrilène hier après- midi.

Le maitre du « temple » le très fin Cepeda a reçu un abrazo très émouvant de la part de celui qu’il guide, suit et dirige depuis les tout débuts d’une carrière exemplaire.

Je me souviens d’un soir à l’hôtel Mision de Juriquilla au Mexique, la veille d’une corrida, nous recevions Joselito Adame notre parrain pour lui rendre un hommage amical. Etaient là aussi, mais discrets et seuls tous les deux en grande conversation, pas très loin de nous, le tandem Cepeda- Perera.

Je suis allé les saluer et les inviter à nous rejoindre, invitation qu’ils ont déclinée prétextant de nous laisser avec le héros véritable de notre fête. C’était il y a dix ans, déjà et M A. Perera était déjà avec Fernado Cepeda, comme Joselito Adame était déjà (et encore) avec Roberto Fernandez El Quitos, son vrai mentor. Il y a des contrats moraux qui ne se jettent pas comme on déchire une promesse de vente .

 Nous avons vu quelquefois Miguel Angel Perera un peu en retrait, déroulant une tauromachie classique mais sans relief et un peu affectée, et cela, je m’en souviens, devant une Monumental de Mexico qui attendait bien plus de lui. Nous l’avons vu sur sa terre à Olivenza, couper la nuit tombée les trophées maximum dans un état de béatitude contagieux pour un public en délire. Dans toutes ces occasions malheureuses ou heureuses, Fernando Cepeda était là.

Il est permis de penser qu’hier il a vécu un moment d’une exceptionnelle et profonde émotion en recevant l’hommage de son torero comme s’il avait triomphé lui-même pour la cinquième fois, lui dont la carrière resta toujours un peu en retrait, lui qui pourtant, dans son capote, savait mieux que bien d’autres arrêter le temps.

Alors ce mot est destiné à ces deux toreros exemplaires, et qu’ils gardent toute leur vie à venir, l’image de ce brindis porteur de ce que nous donne l’aficion : L’ EMOCION.

Jean François Nevière