11. juil., 2017

Histoire de Présidences par Monsieur Jean Michel Lattes

« L'ennui dans ce monde, c'est que les idiots sont sûrs d'eux et que les sencés sont plein de doutes ! » 

Le savoir-vivre est un jeu - Geneviève d'Angenstein

 

Le texte qui suit est rédigé par Monsieur Jean Michel Lattes,  Président de la plaisante corrida d’Eauze, ce 8 juillet 2017. Ses assesseurs étaient Madame Cathy Vincent et Monsieur Xavier Varella.

La Présidence d’une course de taureaux représente souvent un morceau de bravoure. L’aficionado se retrouve, momentanément investi du pouvoir de maintien de l’ordre délégué par le Maire, et, de spectateur, la personne doit quelque peu s’extraire de son prisme de vision pour mettre en musique un règlement poussiéreux, manquant de précision dans pas mal de cas de figure, la grande méconnaissance croissante du peuple des étagères qui assène fréquemment des âneries entendues ici ou là, voire des contre vérités comme des sentences mais avec des mots plus que fleuris et en vociférant, la volonté quelque fois particulière des acteurs du ruedo, bref en main les rennes pour un réel accord de forces et volontés soit ignorantes, soit divergentes voire opposées.

L’initiative de certains Présidents et assesseurs consistant a faire des « reseñas » à la sortie des arènes et ce type de texte représentent une avancée vers l’humanisation du rôle primordial d’un Palco dont la motivation des décisions quelques fois échappe aux spectateurs et se trouve pourtant très souvent justifiée.

L'initiative et le travail de la Fédération des Scoiétés Taurines de France, en créant le corps des Présidents et les colloques de reflexion utiles à faire progresser le REST et le règlement de l'UVTF vont également dans le sens de l'amélioration. Il serait également dans l'intérêt d'une tauromachie idéale que des colloques, ouvrages didactiques ou par un moyen à inventer que l'aficionado se cultive et se comporte civilement. 

« Histoire de Presidences...

Samedi, Michel Gabas, le Maire d'Eauze, m'a fait l'honneur de présider la corrida réunissant Padilla, Jalabert et Dufau. Une très belle corrida.
Quand je préside, je doute... je doute toujours. Après la corrida je refais l'histoire. Je regrette, je regrette toujours. Une oreille de trop ou de moins... des choix justes ou injustes. 
Faut-il se justifier ? Non, mais expliquer peut-être.

Au premier toro, Padilla passe à côté. Un manque d'envie peut être... pas de pétition, pas d'oreille. Peu de contestation sur ce premier toro. 
Le deuxième toro est lidié par Jalabert au sommet de son art. Comme à Vic, rien ne peut lui arriver. Il comprend le toro, il comprend tout. Une faéna sobre et belle. Une domination parfaite, sans excès. Je décide avec mes assesseurs de mettre la deuxième oreille en même temps que la première. La première oreille est celle du public, la seconde celle de la Presidence. 
Jean-Baptiste a accédé à un niveau rare. Il peut affronter n'importe quel toro, il sait, il comprend... un état rare en tauromachie. 
Aucune contestation pour ces trophées... je ne sors pas le bleu pour faire tourner le toro, il n'a pas été piqué. La pique est un des fondamentaux de la tauromachie. Je ne sors le mouchoir bleu qui valorise le toro et l'éleveur que lorsque les qualités du toro sont complètes. Il n'a pas été piqué, je ne sors pas le bleu. Quelques sifflets. 
Dufau s'engage sur le troisième toro. Il est pourtant difficile de suivre Jalabert. Il assume et on mesure l'enjeu que représente sa présence dans cette arène. Juste avant d'entrer dans l'arène, je l'ai observé, concentré dans un coin du couloir qui mène au ruedo. Concentré ou plutôt habité par l'enjeu. Fermé sur lui même et mimant les gestes d'une corrida rêvée.
Une oreille accordée par un public acquis. 
Padilla s'engage sur son second toro. Il le reçoit à genoux et développe sa tauromachie baroque. Certains détestent... La majorité de l'arène aime et certains sont venus de loin pour le voir. Padilla fait du Padilla face au frère ou au cousin de celui qui lui a pris un œil. Les drapeaux pirates s'agitent dans le public. Il prend les banderilles et les place magnifiquement. Il est le seul des trois à placer les banderilles. À la muleta, il continue à faire du Padilla. Le public se pâme malgré quelques rares sifflets. 
La pétition est forte, la première oreille tombe. Sur la seconde, je doute avec mes deux camarades. La faéna mérite un trophée... deux ?... Padilla est aujourd'hui plus qu'un torero. Il a créé un personnage et son martyre est devenu une marque. Son public, car il a un public, lui est fidèle. Un de ses péones est sorti sur blessure... l'émotion va au-delà de l'ordinaire. La pétition est forte, je ne sors pas l'oreille.... avant que la mule arrive, j'accorde le second trophée. Doute... Le public est heureux, son héros tourne autour du sable. Je ne regrette pas. 
Jalabert reçoit le cinquième, compliqué. Il invente malgré tout ce toro improbable et en tire le meilleur. J'aime ce moment. La pétition n'est pas majoritaire. Je le regrette en espérant que la foule s'emballe mais au moment où claque le fouet, la pétition reste minoritaire. Pourtant, les sifflets montent. Un Président doit accepter d'être mis en cause, si non, il ne faut pas qu'il accepte de présider une corrida. 
Dufau reçoit un sixième toro compliqué sans en tirer des passes qui, peut être n'existent pas.

Les landais me reprocheront de ne pas avoir donné une seconde oreille à Dufau. Certains avec violence, une violence des mots sans doute inutile. 
On me reprochera aussi la deuxième oreille donnée au pirate.
On me reprochera enfin d'avoir retenu la troisième de Jalabert... mais elle n'était pas majoritaire. 
Des doutes, des doutes toujours... mais j'aurais tout autant douté si mes décisions avaient été différentes.

En tauromachie, on écrit une histoire collective. Le président et le Palco participent à cette histoire. Par mes décisions j'écris une partie de cette histoire. À Vic, un President a refusé une oreille et a écrit une histoire, l'histoire d'une des plus belles bronca de cette plaza. Les 5 oreilles d'Eauze avaient du sens. Dans cette arène, le public était double. Jalabert et Padilla participent à la richesse de l'aficion, chacun à sa manière. Le public vient pour l'un ou pour l'autre.

Samedi à Eauze, j'ai écrit une partie de l'histoire puis tard dans la nuit, je suis reparti triste... mais merveilleusement. »

Jean Michel Lattes

Bernard ARSICAUD