4. sept., 2017

Corrida : seule la présence autour de l’arène ne ment pas Par Jean François Nevière

Je viens de regarder plusieurs vidéos de corridas auxquelles j’ai assisté récemment. Aussi bien filmé qu’elle soit, une faena exige d’être vue en direct. Dans la corrida tout est mouvement, violence ou douceur, rythme ou immobilité, attente ou surgissement.

Or, la caméra n’est qu’une sorte d’œil mécanique qui ne ressent rien et ne peut donc, au mieux, que réveiller des souvenirs, rien de plus.

La vidéo est à la corrida ce que la conserve est au produit frais, un pâle substitut.

Un exemple, rien qu’un : samedi dernier Paco Ureña est violemment bousculé par son premier toro d’El Freixo à Bayonne. On voit bien à l’image que le torero a mal partout, boite un peu, a du mal à se baisser, mais on ne ressent rien, aucune dramaturgie, juste le témoignage de la véracité du fait.

Ensuite on voit le matador avec son deuxième toro, celui avec lequel il va faire exploser l’assistance. On voit, toujours à l’image, un toro très armé et dont on devine la complexité de comportement. On devine aussi que le torero s’engage physiquement dans son désir de soumettre l’animal au pouvoir de sa muleta.

Bien. Mais encore ? Rien, on ne ressent rien, on ne fait que deviner que ce dut être fort, redoutablement effrayant et émouvant. Mais on n’est pas ému. C’est « du cinéma », des images…

Ce samedi 2 septembre j’étais au-dessus de l’action, juste au- dessus du drame qui se nouait: Paco Ureña avait décidé que ce toro se soumettrait à son chiffon, sa seule arme devant ce gros toro « con genio ». Il était prêt à mourir pour ça, n’en doutez pas. Il avait les pieds enfoncés dans le sable : « là je suis, de là tu ne me sortiras pas, et je te tuerai quand et où je voudrai, quand et où je t’y aurai suffisamment préparé ».

L’hésitation de la corne qui s’arrête contre le ventre ou la jambe.

Le mouvement du poignet du matador est celui d’un calligraphe, aucune coulure d’encre ne doit déborder le trait, la tête de l’homme penchée sur le mufle du toro, sans tenir compte des pitons qui rôdent, le regard intense dont la main est le prolongement… tout cela, aucune vidéo ne vous le dira, il faut être là, VOIR IN VIVO ce qui se passe et c’est pour cela qu’une place de corrida vaut son prix, vaut tous les prix de toutes les vidéos.

Dionysiaque ou apollinien, romantique ou rigoriste janséniste, dépouillé ou fleuri, le style ne se lit que directement dans le texte ou l’image que va vous laisser non un film mais la réalité de votre œil totalement plongé dans ce que fait l’homme en bas, sur la piste, confronté à son destin. Ce n’est pas un spectacle, c’est bien davantage : un office, une leçon de vie, un exemple moral, une joie intérieure, une peur qui vous glace à sa place, un bonheur qu’il vous offre, et cela, même si vous avez payé cher votre place, vous n’avez pas le droit de le regretter !

C’est pourquoi je dois beaucoup à certains toreros, à Jose Tomas d’abord pour le jour horrible d’Aguascalientes où il est mort et ressuscité, à Castella à Mexico qui est revenu offrir et tuer le septième toro alors qu’il venait d’être recousu entre les jambes, sexe déchiré, et refusa de gracier ce toro alors que c’eût été si facile, à Joselito Adame, à Sergio Flores qui me tira les larmes dans un brindis si amical, au gran Pana pour de multiples raisons, à Juan Mora, à Damaso Gonzales, pour tel ou tel instant particulier…et avant-hier encore, à Paco Ureña dont voici deux ans je ne goutais pas le toreo, idiot que j’étais.

Rien, je dis bien, rien ne dépasse cet art ! Ne vous laissez pas séduire par les esprits chagrins qui n’ont plus d’yeux pour voir ce qu’il leur est donné à voir.

Croyez- vous ce qu’ils vous disent ? Que la corrida ou les hommes, ou les toros ne sont plus les mêmes, que tout était mieux avant ? Alors regardez- les, ils ont mon âge ou davantage, et ce n’est pas peu dire, ils aiment l’opéra, la peinture, les voyages, la littérature et pourraient s’en contenter si ce poison violent, cette drogue absolue, douce comme l’amour, violente comme l’amour, la corrida, ne les attirait pas toujours comme un aimant puissant.

Ils se retrouvent, en parlent avec leurs voisins, jeunes et moins jeunes, deviennent les amis de gens qu’ils n’ont jamais vus simplement parce que devant eux, un après- midi de toros, ils ont vu, un, deux, trois hommes se jouer la vie pour leur donner des raisons de croire, d’espérer en elle.

Jean François Nevière.