22. août, 2016

Destin tauromachique

 

La beauté de la rencontre entre l'homme, de souplesse et d’habileté et de la force vive surgie de façon fougueuse bondissant vers ce fluet partenaire dans le but de l'éliminer n'est pas automatiquement perçue par le commun des mortels.

 

La dualité des adversaires met en rapport la puissance noire, l'impétuosité ardente de la force brute et la finesse endimanchée de couleurs festives.

 

Cinq cent kilos de muscles noueux, deux protubérances de kératine affûtées, des charges faisant frémir le sol à l'image du tonnerre, une énergie en mesure de faire voler n'importe quelle adversité s'opposant à sa volonté face au chétif antagoniste qui semble défier les lois de la gravité, touchant de ses fines attaches le sol dans des évolutions souples avec la légèreté de la plume.

 

Chorégraphie des solitudes, danse de l'évitement, le flamenco silencieux, en fond de tableau, rythme la cadence du ballet se déroulant au centre du ruedo. A partir de la situation du face à face, le toreo représente l'art de l'affrontement dévié de multiples façons. L'architecture et le graphisme des mouvements n'ont d'intérêt que parce qu'ils s'opposent, dans l'espace, au risque et au danger, le flottement dans l'air de l'un poursuivi par la colère et la bravoure de l'autre.

 

Le fauve, que la nature a placé au sommet de l'échelle de puissance, se voit leurré par un accessoire dans des charges ne rencontrant aucune opposition, des frappes n'engendrant que des mouvements d'air se trouve démuni jusqu'à l'arrivée d'une forme massive et lourde. A un moment la déception est moins forte car il est possible de renverser, de déplacer, de faire reculer cette forteresse, de démontrer qui est le boss. Néanmoins une douleur se fait sentir dans son dos mais, bourré d'adrénaline, ne freine absolument pas les charges et en proportion ne représente pas grand chose. Les rencontres sont multiples et la douleur présente à chaque charge, puis réapparaissent les poupées colorés. L'alegria se recrée mais l'évitement encore de rigueur dans la mise en place de bâtons ornés de papier qui représentent des piqures de moustiques au regard de la souffrance.

 

Le ballet reprend et un enroulement en tête à tête des protagonistes au cours de trajets hélicoïdaux hérités de Chicuelo et Belmonte se succèdent. L'un crée la peur, l'autre le vide... un labyrinthe de menace et de virtuel se dessine. L'animal est invité par des profils calculés à suivre, jusqu'à l'épuisement, un parcours découlant d'un savoir complexe dépendant de ses défauts et de ses qualités. Garcia Lorca aurait voulu voir sculpter les volutes des profils de Sanchez Mejias sur son mausolée....Le talent de ces figures entrelacées qui font la différence entre les toreros de talent qui développent des figures utiles à corriger les défauts de leurs adversaires et les toreros de seconde importance déroulant une succession de passes....apprises par cœur et débitées indifféremment devant chacun des adversaires. A ce niveau, le toreo et la danse divergent, les passes du torero doivent toutes avoir un but ... correctif ou libérateur, les pas de danse et les évolutions du corps pour leur part, découlent de la fantaisie et servent au plaisir et à la plastique des mouvements.

 

La fatigue, à ce stade, nécessite une issue. Cette conclusion ne peut être que la mort, pour l'un ou pour l'autre. Chance ou malchance, que l'on nomme suerte ( sort ) en tauromachie. Il faut sortir de cette épreuve par un « acte définitif » afin que les spectateurs, fascinés par le niveau suprême du combat, enfouissent, au tréfonds de la mémoire, ses entrelacs de talent s'enroulant autour de la force brute capable de pulvériser le corps de l'homme, suivi de l'orgasme de la rencontre après quoi l'un ou l'autre des protagonistes finit par succomber.       

Bernard ARSICAUD